
Ijaza et chute dans le Soufisme
Dans le soufisme, il existe la notion de silsila, une chaîne de transmission. Les Shaykhs peuvent recevoir une ijaza, une autorisation d'enseigner, mais cela ne constitue en rien une garantie. Quelqu’un peut être autorisé, mais s’il suit son ego — qu’Allah nous en préserve — c’est la catastophe.
Il n’y a donc jamais d’autre refuge qu’Allah. Le serviteur doit constamment dire : « Ya Rabbi ». Il ne doit jamais ressentir une existence propre en lui. Qu’il soit Shaykh, disciple ou autre, il ne doit pas se percevoir comme ayant une existence indépendante. Dès que ce sentiment apparaît, c’est le début de la perte.
Car la réalité du tawhid ne tolère pas l’ego, même avec ijaza. Nous venons du néant, nous sommes issus de rien. C’est pour cela qu’autrefois, dans les dergahs (centres soufis en Turquie), on écrivait « hiç » (rien), pour rappeler cette vérité.
Avec ou sans ijaza, il faut toujours se rappeler de son néant, ne jamais dire « moi ». Sur cette voie, dire « moi » est à éviter. On dit toujours : « Eux / Ils (par référence aux maîtres décédés ou la main de Dieu qui agit à travers la silsila) ou Lui (Allah) »
Le risque de la chute après ijaza (l'autorisation d'enseigner)
Quel que soit le degré de profondeur intérieur atteint par un être humain, nul ne peut avoir la certitude de préserver jusqu’à la fin la lumière qui lui a été accordée.
C’est pourquoi le croyant est appelé à cheminer jusqu’à son dernier souffle entre deux états essentiels : la crainte révérencielle de s’éloigner de Dieu et l’espérance sincère en Sa miséricorde infinie. Cet équilibre demeure le fondement même de toute vie intérieure authentique.
Les hommes pieux et les saints du passé n’ont jamais considéré leurs dévoilements, leurs états mystiques ou leurs hautes stations spirituelles comme une garantie de salut. Bien au contraire, plus leur proximité avec le Divin grandissait, plus leur humilité s’intensifiait. Conscients de la fragilité de l’âme humaine, ils vivaient dans la crainte de ne pas quitter ce monde avec la foi préservée.
L’exemple de Belam ibn Baura constitue à ce titre un avertissement majeur. Dieu lui avait accordé une science élevée ainsi que la connaissance de Son Nom Suprême, et il était reconnu parmi les Enfants d’Israël comme un homme de savoir et de spiritualité. Pourtant, comme le relate le Coran, il finit par céder aux séductions de son âme. En se détournant de Lui, il perdit son rang spirituel et mourut finalement privé de foi.
(Sourate Al-Arf, verset 176)
Bien que ces récits soient aujourd’hui rarement évoqués, l’histoire du soufisme demeure profondément marquée par des parcours de chute spirituelle. De nombreux maîtres anciens ont mis en garde contre l’illusion d’être à l’abri d’un égarement du cœur quel que soit notre rang devant Lui.
La littérature spirituelle soufie elle-même regorge de symboles et d’avertissements en ce sens. L’exemple le plus célèbre demeure sans doute celui du Shaykh Sanân dans Le Langage des Oiseaux de Farid ad-Din Attar : l’histoire d’un maître respecté qui, à travers l’épreuve de l’amour et du dépouillement, voit vaciller toutes ses certitudes spirituelles. À travers ce récit, les anciens rappelaient que le véritable danger n’est pas seulement la faute visible, mais surtout le sentiment d’être définitivement à l’abri de la chute.
Le nafs, nous pouvons le voir arriver de loin. Le Diable, nous pouvons en être préservé. En revanche, personne, mais personne n’est à l’abri de la ruse divine en dehors des Prophètes.
Voici un lien particulièrement éclairant au sujet du Shaykh Sanân. Cette histoire, largement transmise au fil du temps, mérite une lecture attentive tant elle fait écho au sujet qui vient d’être abordé.
La ruse divine se manifeste parfois chez ceux qui avancent sans retenue. Leur esprit est développé, leur cheminement vers Lui est terminé, l'ijaza leur est donnée, les portes de la dounya s’ouvrent devant eux, et tout ce que leur nafs désire leur est accordé. Plus ils progressent dans ce monde, plus les facilités se multiplient. Ils persistent dans leurs égarements sans qu’aucune sanction apparente ne les atteigne, jusqu’au jour où ils finissent brutalement face au mur.
À l’inverse, il existe ceux dont l’esprit est également développé, mais qui, au moindre écart, voient les portes se refermer. Le vent souffle contre eux, Dieu les rabaisse, les confronte à leurs failles, puis leur permet de se relever. Ils tombent, apprennent, avancent de nouveau, et ainsi de suite. Mais ceux-là, au terme du chemin, ne se fracassent pas contre le mur. Car tout au long de leur traversée du Fana, ils règlent leurs fautes comptant, étape après étape, et finissent par repartir les mains plus pures. Ce sont les préservés.
D’où l’importance d’apprendre ses leçons avant de vouloir nager dans l’océan. C’est aussi pour cela que l’entraînement dans la piscine — c’est-à-dire le cheminement vers Dieu — doit être lent, progressif et maîtrisé. Car le jour où l’homme sera jeté dans l’océan, il devra être préparé aux vagues. Certes, il sera blessé, secoué, éprouvé, mais il n’en sortira pas noyé.
Il ne faut jamais se précipiter pour atteindre le trente-septième et dernier étage de la tour. Tomber du deuxième, du troisième ou du quatrième étage fait déjà souffrir ; mais les secours arrivent encore à temps, et après un temps de guérison, l’homme peut se relever. En revanche, lorsque l’on chute du trente-septième étage, il ne reste souvent plus rien à reconstruire, si ce n’est des miettes.
C’est pourquoi mon Shaykh répétait souvent : « Les meilleurs plats sont ceux qui cuisent à petit feu. » D’où la nécessité d’un cheminement long et patient, afin d’apprendre à connaître son nafs, son esprit, ainsi que les subtilités de la ruse divine. Et même lorsque cette ruse agit, celui qui a été formé avec sagesse sera préservé, à l’image du Shaykh Sanân, qui, malgré son écart, finit par se relever avec une connaissance plus profonde et une humilité plus grande.
Que Dieu nous accorde à tous une belle fin. Car la vérité c'est que nous ne savons pas dans quel état nous allons rendre notre dernier souffle.